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L’Europe peut-elle briser la domination américaine sans copier la Silicon Valley ?

Les États-Unis sont actuellement les grands favoris de la compétition mondiale en matière d’intelligence artificielle. Ils disposent des principales plateformes cloud, de plusieurs des modèles d’IA généralistes les plus performants, de vastes marchés de capitaux et d’une capacité supérieure à diffuser de nouvelles technologies par l’intermédiaire des plateformes existantes de logiciels, de publicité et de systèmes d’exploitation. Selon le Stanford AI Index, les investissements privés dans l’IA aux États-Unis étaient en 2025 environ 23 fois supérieurs à ceux de la Chine ; dans le domaine de l’IA générative, les investissements américains dépassaient nettement les investissements cumulés de la Chine et de l’Europe. Cela ne signifie toutefois pas que les entreprises américaines contrôleront nécessairement l’ensemble de la création de valeur économique et sociale issue de l’intelligence artificielle. Le développement d’un modèle de fondation, l’exploitation de centres de données, l’intégration dans les entreprises et les applications dans l’industrie, la médecine, l’énergie, l’administration ou la science relèvent de marchés distincts, dont les conditions de réussite diffèrent. L’OECD décrit ainsi le marché de l’IA comme associant une forte concentration de la puissance de calcul, des données et de la distribution à une dynamique toujours soutenue du côté des modèles, des fournisseurs et des applications. L’exemple historique d’Airbus montre que l’Europe peut briser une domination américaine établie dans un secteur de haute technologie à forte intensité capitalistique. Airbus n’a pas évincé Boeing, mais a transformé un marché dominé par les États-Unis en un duopole mondial. En 2025, Airbus a livré 793 avions de ligne et disposait, à la fin de l’année, d’un carnet de commandes record de 8.754 appareils. Ce succès ne reposait pas uniquement sur une qualité européenne prétendument supérieure. Airbus a regroupé des compétences nationales, bénéficié d’un soutien public à long terme, obtenu l’engagement de premiers clients et évolué d’un consortium peu structuré vers une entreprise intégrée dotée d’une direction commune. Boeing, de son côté, a souffert de problèmes avérés concernant la fabrication, la documentation, la supervision et la gestion de la qualité. Le National Transportation Safety Board américain a attribué l’incident lié à l’obturateur de porte d’un Boeing 737 MAX 9 à une formation, des instructions et un contrôle insuffisants de la part de Boeing. L’autorité américaine de l’aviation FAA a en outre relevé de nombreuses violations des exigences de qualité. L’expérience d’Airbus ne peut néanmoins pas être transposée telle quelle à l’IA. Les avions ont des cycles de produit qui s’étendent sur plusieurs décennies, des procédures de certification clairement définies et des coûts de changement très élevés. Les modèles d’IA peuvent perdre de leur compétitivité relative en l’espace de quelques mois. Un groupe européen unifié créé par décision politique serait donc probablement trop lent. L’Europe a plutôt besoin d’un système industriel de l’IA fondé sur le principe d’Airbus : une infrastructure commune de calcul, d’énergie et de données, au moins un fournisseur européen performant de modèles de fondation, des modèles alternatifs ouverts et interchangeables, des entreprises spécialisées comme DeepL, de premiers clients industriels, des marchés publics stratégiques, des capitaux de croissance européens, ainsi que des institutions indépendantes de sécurité et d’évaluation. Un tel système n’aurait de sens pour la société que s’il remplissait trois conditions supplémentaires : il doit renforcer les capacités humaines et non se contenter de remplacer du personnel ; les financements publics doivent avoir une contrepartie publique ; et les fabricants ne doivent pas être les seuls évaluateurs de leurs propres systèmes. L’Europe ne dépassera probablement pas les États-Unis dans les plateformes cloud mondiales, les assistants destinés aux consommateurs ou le volume absolu de puissance de calcul. Elle pourrait toutefois occuper des positions de premier plan dans la fiabilité industrielle, les processus d’entreprise multilingues, les applications réglementées, le déploiement contrôlable et l’intégration de l’IA dans les systèmes de production réels. Cette possibilité est réelle. Elle ne découle toutefois pas automatiquement du passé industriel de l’Europe. Elle doit être organisée sur les plans politique, économique et institutionnel.

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